Analyse comparée des marges des entreprises réunionnaises et françaises

La question des marges des entreprises réunionnaises revient fréquemment dans le débat public. Elle est bien évidemment au cœur des préoccupations de l’OPMR, comme en témoignent ses deux dernières études sur les pièces détachées automobiles et les matériaux de construction.

Les marges sont-elles excessives à La Réunion ? Y a-t-il des secteurs où les marges sont plus élevées à La Réunion ? Répondre à ces questions n’est pas simple. De quelles marges parle-t-on ? Quel est le meilleur indicateur pour analyser le comportement des entreprises ? Est-il suffisant ? Peut-on comparer les marges à La Réunion et en France métropolitaine sans risquer d’en tirer des conclusions trop rapides ?

Dans sa dernière publication réalisée à La Réunion sur les ratios de gestion des entreprises, l’INSEE tente de fournir des éléments de réponse à partir des données comptables des entreprises permettant de comparer La Réunion à la métropole. Mettant néanmoins en garde contre toute interprétation hâtive de ces données, l’INSEE insiste dès l’introduction de son rapport sur le fait que ces comparaisons ne sont pas simples et qu’il serait dangereux de tirer des conclusions hâtives à partir d’un seul indicateur.

Cet indicateur auquel l’INSEE fait implicitement allusion est bien évidemment le « taux de marge« . Pour mémoire, ce taux de marge est calculé par l’INSEE en comparant l’excédent brut d’exploitation (EBE) à la valeur ajoutée (VA). La valeur ajoutée est la différence entre le chiffre d’affaires de l’exercice (vente de marchandises et production vendue) et les consommations de biens et services fournies par des tiers (autrement appelées consommations intermédiaires). La valeur ajoutée permet de rémunérer les facteurs de production (travail & capital). L’excédent brut d’exploitation, qui représente le montant des ressources que l’entreprise obtient de son exploitation, est obtenue pour l’essentiel à partir de la valeur ajoutée après prise en compte des autres produits et charges de gestion courante et financiers, des impôts et taxes ainsi que des charges de personnel (y compris intérimaires). Selon l’INSEE, ce taux de marge est l’indicateur le plus fiable (ou, pourrait-on dire, le moins imparfait) pour mesurer la rentabilité d’une entreprise.

A cette aune, l’étude de l’INSEE, réalisée à partir de données de 2011 des entreprises de 1 à 249 salariés afin de permettre une comparaison fiable avec les données de la France entière (en écartant le biais induit par les très fortes sur-représentations d’entreprises sans salarié et sous-représentation des entreprises de plus de 250 salariés à La Réunion), donne des résultats en apparence assez édifiants. Jugez plutôt en comparant le taux de marge des entreprises à La Réunion (1er chiffre) et en France entière (2ème chiffre)* :

  • commerce de gros : 51% à La Réunion, 28% en France entière
  • commerce de détail  : 25%, 23 %
  • commerce automobile : 14% , 17%
  • hébergement et restauration  : 21%, 15%
  • information et communication : 48%, 23%
  • activités immobilières : 51%, 55%
  • services aux entreprises : 11%, 20%
  • santé – enseignement privé et action sociale : 41%, 26%
  • autres services aux particuliers : 25%, 18%
  • construction  : 25%, 17%
  • industries alimentaires : 27%, 26%
  • industrie du caoutchouc et du plastique : 38%, 24%
  • métallurgie : 21%, 19%
  • transport terrestre : 19%, 11%

Au vu de ces résultats, les écarts de taux de marge sont en moyenne très favorables aux entreprises locales par rapport à la France entière, avec des chiffres qui peuvent varier presque du simple au double, comme dans le secteur de l’information et de la communication, celui du commerce de gros, celui des transports terrestres, ou encore celui de la la santé, de l’enseignement privé et de l’action sociale.

Faut-il en déduire que les entreprises réunionnaises s’enrichissent de manière éhontée sur le dos de la population locale ? L’INSEE s’empresse de répondre par la négative. En effet, ce premier diagnostic reste selon lui insuffisant pour répondre parfaitement à la question de départ. Tout d’abord, précise-t-il, il peut y avoir dans un même secteur des différences entre La Réunion et la France dues à des activités détaillées hétérogènes. Or, ces différences peuvent parfois expliquer les écarts observés dans les ratios comptables. D’autre part, des dispositifs législatifs spécifiques existent dans les DOM, en particulier des mesures de défiscalisations ou d’exonérations de charge qui peuvent influencer certains indicateurs mesurés. Enfin, ces marges importantes contribuent souvent à financer des investissements qui sont parfois plus élevés en proportion à La Réunion en raison de la petite taille du marché.

Surtout, il importe selon l’INSEE d’approfondir l’analyse en prenant appui sur plusieurs ratios économiques qui permettent de mieux rendre compte de l’activité des entreprises : le taux de valeur ajoutée, le taux de marge, le taux de marge commerciale (dans le commerce), le taux d’investissement, le taux d’endettement, le bénéfice, etc. En effet, seul l’examen de l’ensemble de ces ratios peut permettre d’après lui de dresser un premier diagnostic d’un secteur.

Prenons l’exemple du secteur particulièrement emblématique dans un territoire qui se distingue par son éloignement de la métropole et son caractère insulaire, du commerce. Dans ce secteur, les 3 700 entreprises réunionnaises ont un taux de marge plus grand qu’en France  (34 % de la valeur ajoutée, contre 25 % en France). Le commerce de gros alimente cet écart avec la France (51 %  de la valeur ajoutée contre 28 %). Il importe néanmoins de préciser que le commerce de gros à La Réunion est de nature différente, plus  capitalistique et donc mobilisant plus  d’investissements : 115 000 euros de capital sont mobilisés par salarié contre 54 000 pour la France entière. Dans le commerce de détail et automobile, les taux de  marges sont proches de la France. Dans l’ensemble, le commerce réunionnais est moins endetté et dégage des  bénéfices proches du niveau national. Autre indicateur, le taux de marge commerciale mesure la différence entre le prix de vente et le prix d’achat  rapportée au prix d’achat. Il est comparable à la France pour le commerce de gros et est légèrement inférieur pour  le commerce de détail. Par contre, le taux de marge commerciale (différence entre le prix de vente et le prix d’achat rapportée au prix d’achat) est plus élevé à La Réunion pour le commerce  automobile (+ 7 points).

Prenons encore celui du vaste et prometteur secteur des services marchands (voire notre article sur le sujet) : Les 5 800 entreprises réunionnaises des services marchands ont également un taux de marge plus élevé qu’en France : 27 % de la valeur ajoutée contre 23 % en France. Quatre secteurs présentent un taux de marge nettement supérieur à La France : l’hébergement et restauration,  l’information et communication, l’enseignement privé-santé humaine et action sociale (hors secteur public) et les autres services aux particuliers. Pour deux d’entre eux, l’hébergement et restauration et les autres services aux particuliers, ce taux de marge élevé se conjugue avec  un bénéfice également supérieur à La France. À l’opposé, les services aux entreprises et les activités immobilières  ont des taux de marges faibles. Leur taux d’investissement et leurs bénéfices sont également en retrait.

Prenons enfin l’exemple des transports terrestres : la valeur ajoutée dégagée par les 578 entreprises du secteur des transports terrestres est inférieure à La Réunion : elle s’élève à 32 % du chiffre d’affaires contre 38 % en France en raison de consommations intermédiaires élevées. Néanmoins, le taux de marge de ces entreprises est près de deux fois plus grand à La Réunion (19 % contre 11 % en France). Cette marge permet probablement d’après l’INSEE aux entreprises de ce secteur de financer leurs investissements qui sont supérieurs à la France tout en demeurant moins endettées que leurs homologues hexagonales.

Cette étude de l’INSEE fournit donc des éléments quantitatifs qui contribuent sans aucun doute à aider à la compréhension des systèmes productifs réunionnais. Il n’en reste pas moins vrai que, de l’aveu même de ses auteur(e)s, leur interprétation demeure extrêmement délicate, voire périlleuse…

* Seuls les secteurs ayant suffisamment d’entreprises et des données comptables fiables sont présentés dans ce rapport.

 

Lire le communiqué de presse de l’INSEE

Lire le rapport complet de l’INSEE

 

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